Regards sur le réel, 20 documentaires du 20ème siècle.

Comment préserver de l’oubli un patrimoine aussi riche que le cinéma documentaire du 20ème siècle en Belgique francophone? Comment ces films s’inscrivent-ils dans l’histoire et l’évolution d’un art aussi singulier ?

De ces interrogations est né le projet Regards sur le réel, 20 documentaires du 20ème siècle. La Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui en est l’initiatrice, la maison d’édition Yellow Now et quatre auteurs spécialisés dans le domaine: Jacqueline Aubenas, Emmanuel d’Autreppe, Marc-Emmanuel Mélon et Serge Meurant ont opéré le choix de 20 œuvres majeures parmi cette production foisonnante, un choix mesuré, soucieux des diverses démarches mais nécessairement subjectif.

Partant des œuvres d’Henri Storck et de Paul Meyer considérés comme "pères fondateurs", l’ouvrage emprunte la chronologie du siècle au fil des luttes sociales et politiques, des courants artistiques, de l’exploration d’autres "territoires". Par l’acuité de leur analyse, leurs recherches documentaires, les illustrations, les auteurs nous plongent au cœur de chaque histoire qui nous ramène souvent à la grande Histoire.

En outre, et c’est une des singularités de cet ouvrage, nombre des films retenus sont porteurs d’une réflexion sur l’essence même d’un art cinématographique en constante évolution. Le lecteur trouvera dès lors une mine d’informations sur l’histoire du cinéma.

Cependant, faire œuvre de mémoire ne dispense pas d’une distance critique. En fiction comme en documentaire, les œuvres majeures ne sont pas légion et c’est de la confrontation avec celles des auteurs de dimension internationale que se produit la reconnaissance. Jean Breschand, historien et critique français de cinéma, prend en charge, dans une dense et érudite introduction, cette question essentielle. Faisant défiler chaque film sous sa loupe, il nous propose filiations, résonances, identités communes avec les œuvres des grands
documentaristes tels que Robert Flaherty, Dziga Vertov, Chris Marker, Raymond Depardon, Frederik Wiseman, Johan van der Keuken, Avi Mograbi, notamment.

En clôture de l’ouvrage, l’écrivain cinéphile Jean-Luc Outers traite du rapport entre documentaire et fiction – mélange des genres que l’on sait constitutif du cinéma belge – et voit dans la plupart de ces films des fictions en puissance. Et de citer le cinéma des frères Dardenne, comme une démonstration à l’inverse, tant leurs fictions semblent tirées d’un quotidien familier et d’une géographie à dimension humaine.

Voilà qui nous ramène aux fondamentaux: le désir de filmer – qui, pourquoi, comment – et dans quel(s) territoire(s). S’il est vrai qu’un certain nombre d’auteurs abordent des thématiques "nationales" comme les luttes sociales, la colonisation, les revendications régionalistes, celles-ci – hasard de l’Histoire ou refoulement plus ou moins conscient – demeurent peu nombreuses.

À mesure que l’on se rapproche du 21e siècle qui verra une nouvelle génération de documentaristes prendre le relais, une dynamique nouvelle, un double mouvement se précisent. Les cinéastes belges d’origine explorent l’espace extraterritorial dans lequel peut se déployer leur imaginaire et en même temps, nombre de cinéastes venus d’autres pays s’établissent en Belgique emportant dans leurs bagages récits, témoignages, blessures collectives. Les frontières explosent au point que l’on peut se demander si le cinéma belge documentaire ne se définit pas essentiellement par le lieu (le pays) où vivent ses cinéastes ?
Lieu pivot, cosmopolite, d’où l’on part, où l’on revient, espace pour des territoires multiples, réels ou imaginaires, des identités fragmentées, un peu à l’image d’une Belgique qui se cherche ou craint l’éclatement.

Liste des films et informations.

Certains films n’ayant pas fait l’objet d’une édition DVD, le coffret Regards sur le réel de six films y remédie. Il contient les œuvres suivantes : Dimanche d’Edmond Bernhard (1963) : un banal après-midi de dimanche à Bruxelles sous le regard d’un cinéaste proche de Robert Bresson.  Du verbe aimer de Mary Jimenez (1984), récit autobiographique d’une enfance blessée et de l’impossible deuil d’une mère. Lettre d’un cinéaste à sa fille d’Eric Pauwels, dialogue d’un enfant et de son père cinéaste. Marchienne de vie de Richard Olivier  qui sonde  la douleur d’un pays ruiné. Week-end  de Jean-Jacques Péché et Pierre  Manuel, le voyage à la mer d’une famille de la petite  bourgeoisie, dans les années 70. Ce double DVD est co-édité avec la Cinémathèque royale de Belgique.